Plaidoyer pour la génération Y


Il m’est arrivé quelquefois de devoir retirer le terme “Génération Y s’abstenir” d’annonces de recrutement sur VétoJob. Etant moi-même née en 1986, je me sens directement concernée par la question… C’est pour cette raison que j’ai décidé d’en parler, de cette fameuse génération Y de vétérinaires tant décriée, tant critiquée. Je ne la ménagerai pas, je ne tairai pas ses défauts, même les plus vilains. Mais je plaiderai sa cause parce que je suis convaincue qu’elle mérite mieux que ce qu’on peut parfois en dire. J’essaierai de résumer ce que j’ai compris en écoutant mes jeunes confrères, ce qu’ils m’ont raconté, ce que j'ai pu lire sur ma génération. Bref, j'essaierai d'expliquer ce qui nous rassemble, ce qui nous a forgé. Certains s’y retrouveront sûrement, d’autres moins. Certains seront d'accord, d'autres pas...

Chers consoeurs et confrères des générations antérieures,

Voici tout ce que j'ai eu envie de vous dire, pour vous aider à mieux nous comprendre :

Nous sommes nés entre le début des années 80 et la fin des années 90. On nous appelle “génération Y” (pour why) ou “millennials”. C’est un concept marketing un peu simpliste et approximatif parce qu’il donne l’impression que nous sommes tous pareils mais on s’en contentera. Après tout, tout le monde comprend le terme.

Vous nous trouvez insatisfaits, narcissiques et paresseux...

Je ne vais pas y aller par quatre chemins: vous nous reprochez souvent notre insatisfaction chronique, notre instabilité, voire notre paresse. “Ils ne veulent plus travailler le week-end ; ils ne pensent qu’aux vacances ; moins ils font de garde, mieux ils se portent”... Vous nous trouvez difficiles à manager, peu concentrés et vissés à nos smartphone. Cliché? Vérité? Et si on reprenait les choses au début...

“Tu peux obtenir tout ce que tu veux”

On nous a répété que nous étions spéciaux, que nous pourrions atteindre tous les objectifs que nous nous fixerions. La société consumériste dans laquelle nous avons grandi, la culture de la télévision et de la publicité vantant la consommation comme réponse à toutes nos frustrations nous ont formaté et valorisé pour nous pousser à consommer toujours davantage.

Comme si ça ne suffisait pas pour nous conforter dans cette idée, nous sommes passés, pour la plupart d’entre nous, par un des systèmes les plus sélectifs en Europe: les classes préparatoires. Elles nous ont appris qu’il n’y avait de la place que pour ceux qui réussissaient. Nous avons su faire partie de ceux là, ce qui nous a renforcé dans l’idée que la réussite était à notre portée. Mais une fois sortis de l’école, ce microcosme ultra protecteur où notre vie consistait à engranger des connaissances passionnantes et à faire la fête (pas toujours dans cet ordre d'ailleurs 😉), et arrivés dans “la vraie vie”, c’est à dire dans une clinique, nous nous rendons compte que le monde idéalisé que nous imaginions n’existe pas. Tout est plus compliqué que ce que nous pensions et finalement, il est bien plus difficile que prévu de se voir valorisé pour ce que l'on fait au quotidien. Alors que nous avons stimulé notre cerveau pendant au minimum 7 ans, on nous demande parfois de faire des choses peu stimulantes intellectuellement, voire même de temps en temps rébarbatives. Et oui, retirer des fils et faire des vaccins (je schématise volontairement) n’ont pas, à priori, une haute valeur ajoutée cérébrale. De plus, les clients manquent parfois à notre égard de reconnaissance, quand ce n'est pas de considération. Bref, tout ça nous semble tout d’un coup très loin du potentiel que nous avions envisagé pour notre carrière. C’est la première douche froide.

Des drogués des réseaux sociaux

Nous sommes aussi la première génération à avoir grandi avec les réseaux sociaux. Notre époque est l’avènement du story-telling de soi-même. Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat sont le lieu où chacun se présente sous son meilleur jour, créant une distorsion positive sur l'histoire que l'on raconte de soi. Rien de mieux pour être insatisfait et déprimé que d’avoir l’impression que toute sa promo a une vie géniale (“Il a posé une prothèse de hanche sur le bouvier bernois de Dany Boon”, “Elle anesthésie des lions en pleine savane: truc-de-dingue!”), sauf soi-même (“ma triste vie à moi se résume à passer mes dimanches à moisir dans ma clinique dans un chenil plein à craquer entre un chiot à parvo et un foutu abcès des glandes annales 😢”). Les réseaux sociaux contribuent à accroître notre frustration : c’est la culture de l’insuffisance.

Et qui dit réseaux sociaux dit… smartphone! Nous ne pouvons le nier, pour ça, nous sommes de vrais junkys. Chaque message, alerte, notification provoque chez nous une décharge de dopamine qui nous rend complètement accros (c’est comme un rail de coke plus de 200 fois par jour... Oui, vous lisez bien, des études récentes ont montré que nous consultons notre smartphone 150 à plus de 200 fois par jour!). La plupart d’entre nous sont gravement atteints (moi la première, je plaide coupable) et ça ne nous aide pas à nous concentrer au travail.

La génération du “tout, tout de suite”

Nous sommes les enfants de l’instantanéité. Internet a changé notre rapport au temps. Nous avons faim? Pas de problème: Deliveroo nous livre! Nous avons besoin d’aller quelque part? Un chauffeur Uber rapplique. Nous ne voulons pas passer la soirée seul? Tinder (vers la droite 😉). Besoin d’un quelconque produit? Amazon nous livre en 24h. Un film? Netflix. Tout ceci nous a rendu très (très) impatients. Or les relations de travail avec nos patrons ou avec nos collègues, la maîtrise des actes, l’acquisition de nouvelles compétences, la confiance accordée par les clients sont autant de choses qui prennent du temps. Nous avons souvent trop vite l’impression qu’on ne compte pas suffisamment, que notre avis n’est pas assez pris en compte au sein de la clinique car nous voudrions avoir un impact tout de suite, très vite : c'est la vilaine habitude de la gratification instantanée.

Mais il est temps maintenant de voir nos qualités et d’apprendre à nous manager

Et bien oui, nous sommes les purs produits de notre génération! Impatients? D’accord. Insatisfaits chronique? Peut-être. Facilement découragés? Allez, celui-là aussi, je vous l’accorde. Feignants? Là, je ne suis pas d’accord. On confond souvent notre souci (notre obsession?) d’optimisation du temps avec de la paresse : nous voulons nous organiser en amont pour les gardes, nous ne voulons pas faire de présentéisme, nous voulons prévoir nos vacances très en avance mais cela n’a rien à voir avec de la flemme, je vous assure. D’ailleurs, là n’est même pas, à mon sens, le fond du sujet. Parce qu’on peut nous blâmer autant qu’on veut mais en réalité, la sagesse consiste à comprendre que nous sommes le fruit de notre époque, d’un monde en mutation et à accepter que nous ne changerons pas. Il faut le dire, il faut en prendre conscience : nous-ne-changerons-pas! Nous connaissons nos défauts mais ils font partie intégrante de nous-mêmes. A contrario, nous sommes plein de bonne volonté mais encore faut-il savoir l’exploiter pour réussir à travailler avec nous. Parce que de notre côté, nous avons terriblement besoin de vous. Pour nous transmettre un métier qui existe depuis très longtemps et que vous pratiquez avec application, avec méthode, avec passion souvent. Peut-être que nous vous donnons l’impression d’arriver avec nos certitudes et de manquer de respect à votre manière de travailler ou d’envisager les choses. C’est un tort : si nous nous montrons présomptueux, c’est que nous devons nous remettre en question! Mon sentiment à moi, c’est que nous n'arriverons pas à construire le métier que nous voulons pour demain sans votre soutien ni sans votre expérience. Parce que c’est à vous de nous aider à prendre confiance en nous, à ne pas nous décourager avec les tâches qui peuvent à priori nous paraître ennuyeuses, à devenir plus patients. Vous ne nous trouvez pas débrouillards à la sortie de l’école (malgré des internats, assistanats et autres réjouissances). Mais c’est parce que nous sommes de grands angoissés : nous n’avons pas le droit à l’erreur comme vous l’aviez, les clients ne sont plus fidèles, le vétérinaire a perdu l’aura qu’il avait par le passé, la moindre erreur (ou même pas d'ailleurs) peut prendre des proportions inconsidérées sur Facebook. Nous avons besoin d’être accompagnés, d’être entourés, d’être rassurés, surtout pas d’être catégorisés “bons à rien de la génération Y”.

Apprenez aussi à nous faire confiance. Parce que nous avons les défauts de nos qualités : les nouvelles technologies n’ont aucun secret pour nous, nous pouvons optimiser de nombreuses procédures dans les cliniques et faire gagner du temps à tout le monde. Nous sommes ouverts sur le monde, nous apprenons très vite et nous sommes les enfants de la transversalité. Cessez de voir nos multiples activités ou passions comme des handicaps. Cela ne nous empêche en rien de nous investir dans notre travail. Au contraire, c'est un atout car cela nous rend plus polyvalents, plus créatifs : aujourd’hui, on peut être vétérinaire et faire du théâtre, on peut être vétérinaire et partir faire le tour du monde, on peut être vétérinaires et pratiquer un sport avec assiduité. Rien n’est incompatible, cela demande seulement d’inventer de nouveaux modèles! Il faut nous laisser cette liberté, nous ne pouvons pas vivre sans. Et il ne faut pas que cela vous inquiète ou vous agace, nous savons gérer cette plasticité parce qu’elle est une condition nécessaire à notre équilibre. Enfin, nous avons l’énergie et l’envie de la jeunesse. Nous cherchons une mission plus qu’un travail et nous sommes prêts à nous y investir pleinement. Nous ne sommes pas feignants, je vous le répète parce que c’est très important et que c’est très douloureux de l’entendre. Il ne faut pas nous brider, il faut nous laisser nous exprimer, tout en gardant un oeil bienveillant sur nous et une oreille attentive à notre écoute. Je sais à quel point c’est facile de le coucher sur le papier et à quel point c’est difficile de le mettre en pratique concrètement. Mais si nous (tous autant que nous sommes!) faisons équipe au lieu de nous regarder en chien de faïence, si nous faisons preuve d’un peu plus d’humilité au lieu de nous braquer les uns contre les autres, alors peut-être parviendrons-nous à mieux communiquer et à mieux travailler ensemble.

Alors, ne nous laissez pas tomber. Désormais, écrivez “Génération Y: postulez!”.

Confraternellement, amicalement, optimistement,

Marine

“Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante”, George Orwell

©Ecrit avec passion!

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