Pourquoi les jeunes vétérinaires sont-ils en train de démissionner?

27 Apr 2017

 

 

    On l’entend trop souvent: “Mais où sont les jeunes vétérinaires?”. Le Conseil National de l’Ordre a mis en évidence lors de son travail en 2016 sur la démographie professionnelle que 20% des jeunes vétérinaires quittaient le cursus traditionnel pour se “reconvertir” dans les quelques années suivant leur sortie d’école. Quelles sont les causes de ce délaissement? A quoi est dû ce désamour pour la pratique vétérinaire? Chacun y va de sa petite explication. Je ne vais pas faire mieux puisque forte des trois années d'expérience que m'a apporté VétoJob, je vais vous livrer mon analyse et mes impressions, sans plus de "preuve matérielle" que les autres de ce que j'avance. Je sais que ce blogpost fera grincer certains des dents mais tant pis, c'est avec la plus grande honnêteté et la plus grande humilité que je vous livre mon interprétation de la situation. Je sais qu'on ne change pas trop de registre par rapport au précédent post mais il me tient à coeur de faire le tour du sujet avant d'aborder d'autres thématiques.

 

 

Elle a bon dos la prépa 🤓!

      

 

      La première cause à laquelle on pense (et c’est bien normal) est très amont : c’est la méthode de sélection des futurs vétérinaires. Le mode de recrutement des étudiants ne serait donc plus adapté au “cahier des charges” de la profession et c’est cela qui contribuerait à provoquer la fuite de 20% des vétérinaires à la sortie d’école. La solution ? Optimiser la sélection des étudiants pour permettre une meilleure adéquation du recrutement aux besoins, et ce le plus tôt possible dans le cursus. Cette explication est loin d'être dénuée de sens mais je reste septique. Pourtant, je ne suis pas particulièrement attachée aux classes préparatoires que je trouve très franco-françaises et je suis persuadée qu'il y aurait bien des moyens d’améliorer notre système de sélection. Mais la question qui me vient est la suivante : concrètement, comment faire ? Comment identifier les “bons vétérinaires”, donc ceux qui ont préférentiellement un profil rural et qui ont potentiellement plus de chance de rester praticiens toute leur vie ?  Parce que ce n'est pas écrit sur leur front... Et ensuite, comment faire pour qu'il se retrouvent sélectionnés ?

       En toute sincérité, il me semble utopique de croire qu’il existe des méthodes de sélection suffisamment efficaces pour régler ce problème. Surtout quand cela concerne des étudiants alors âgés de 19 ou 20 ans. Soyons réalistes, nous vivons dans un monde où tout évolue à grande vitesse : comment pouvons nous espérer demander à des jeunes d'être sûrs qu'ils pratiqueront le même métier (la même facette du métier de vétérinaire) pour leur vie entière ? On peut toujours essayer de leur demander de s'engager à faire dix ans dans un "désert médical"... Mais le temps où on restait dans la même clinique ou entreprise pour toute sa vie est semble-t-il, révolu. ll me paraît plus utile de concentrer notre énergie à encourager les vocations à l’école puis dans les cliniques, pour que les jeunes vétérinaires soient motivés à pratiquer leur métier sur le terrain et à y rester.

 

      De plus, intellectuellement parlant, j'ai l'impression qu'il est complètement contradictoire de nous pousser à faire des études rigoureuses destinées à développer notre sens critique et notre ouverture d’esprit, de faire de nous à la fois des esprits libres et des têtes pensantes et de nous reprocher ensuite d’adapter et de faire évoluer sans cesse notre projet professionnel en fonction du monde qui nous entoure, même si cela veut dire saisir une opportunité inattendue, changer d’orientation ou reprendre une formation. Notre polyvalence, nos capacités d’adaptation et d’apprentissage sont des atouts. Apprenons enfin à les apprécier à leur juste valeur.

 

 

 

Le méchant syndrome Daktari 😈

 

       C’est la grande mode, on le brandit, on en fait une des causes majeures du délaissement du métier. Enfin... La grande mode 🙄... Chez les vétos parce qu’en soit Daktari, c’est une série américaine "so 60s" si vous voyez ce que je veux dire.

 

      Qu’est-ce donc que cette vilaine maladie (on aime les maladies complexes, nous les vétos) ? C’est l’idée qu’il existe une inadéquation entre l’idéalisation juvénile du métier faite par l’étudiant vétérinaire et la réalité du marché de l’emploi. De nombreux étudiants imagineraient donc devenir vétérinaires pour soigner des animaux exotiques, rêvant un métier aux antipodes de la réalité. Il y a une part de vrai dans cette théorie mais il me semble qu'elle n'explique pas tout, loin de là !

      Dire que le syndrome Daktari est responsable d'une partie de la perte de 20% des promotions me paraît réducteur car une fois encore, cela revient à identifier la cause du problème en amont et à occulter ainsi le plus important : l’inadéquation entre les attentes matures de l’étudiant vétérinaire adulte (ou presque) et la réalité du métier sur le terrain et non pas entre ses rêves d'enfant et la réalité du terrain. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. 

 

 

 

 

La féminisation ou la mort de notre profession 💄        


      Les grandes responsables de la fin de notre belle profession vétérinaire ? Ben oui, les femmes... 😳 (Ne faites pas cette tête, on l’a lu et entendu ces derniers temps).

      Les chiffres évoqués dans l’atlas démographique de 2016 du CNOV sont sans appel et nous le savons tous: la féminisation de la profession est considérable. En 2015, 72,5% des primo-inscriptions à l’Ordre sont des femmes. 

 

      La féminisation de notre profession est-elle en partie responsable de la perte de 20% des promotions ? Certains l'expliquent par le fait qu’elles se marient, et qu'elles décident ensuite de travailler moins (ou d'arrêter de travailler) pour se consacrer à leur vie de famille et à leurs enfants. Il y a probablement une part de vrai là dedans. Mais en tant que femme, ce sujet me tient trop à coeur pour que j'accepte de me satisfaire de cette seule explication.

      D’abord, première question qui me semble essentielle : les femmes ont-elles réellement des attentes si différentes que ça du métier que les hommes ? C'est une question ouverte, je n'ai pas la réponse. J'aimerais seulement qu'un jour, quelqu'un s'y intéresse de manière rigoureuse. Dans ces fameux 20% des vétérinaires qui disparaissent, quelle est la proportion d’hommes et de femmes ? Ce serait intéressant de pousser l’étude jusque là parce que dans mon entourage, j’ai l’impression qu'il y a à peu près le même nombre de reconversions chez les hommes et les femmes (ramené à due proportion des sexes bien entendu). Mais ce serait à vérifier avant de jeter la pierre aux femmes en les accusant d'être à l'origine de tous les maux de la profession (la montée du salariat, le développement des mi-temps, le délaissement des gardes, les reconversions et j'en passe).
      Ensuite, à mon humble avis, s'il s'avère que les femmes ont des attentes quelques peu différentes de celles des hommes, c’est peut-être aussi parce qu’en 2017, elles effectuent encore entre 70 et 80% des tâches ménagères et éducatives auxquelles elles consacrent plus de 3h en moyenne par jour ! Je sais que vous allez me dire que ces chiffres sont des moyennes françaises et que chez les vétérinaires, c'est sûrement moins. Certes, mais il n'empêche que... Et c’est sûr qu’en l’état, c’est plus difficile de se consacrer pleinement à un métier aussi prenant que le nôtre. Je tiens à dire que j'ai été très touchée par la violence de certains posts Facebook 🙊 lus sur les réseaux sociaux à l'égard des femmes vétérinaires il y a quelques semaines et que cela m'a semblé bien éloigné des valeurs de confraternité (bientôt consororité du coup ?) qui devraient faire la fierté de notre profession.

     

   Alors, pour conclure sur la féminisation, deux options s’offrent à nous. La première consiste à se lamenter en regardant la pyramide des âges par sexe de l’atlas démographique de l’Ordre (la larme à l’oeil 😢) en pensant au temps jadis où des hommes (des vrais ! Avec la barbe et tout et tout...) allaient battre la campagne dans leur gros 4x4 pour soigner virilement des vaches et à fulminer contre la féminisation en proposant des solutions stériles et inefficaces comme l’instauration des quotas par sexe au concours (lu sur Facebook). La seconde consiste à nous tourner vers l’avenir, à demander aux femmes ce qu’elles attendent de leur métier demain et à les soutenir pour qu’elles puissent prendre plus de responsabilités et mieux s’épanouir et donc s'investir dans leur travail 💪. Je vous laisse deviner quelle option j’ai choisi ! Et ce même si je n'ai rien contre les vétérinaires virils qui battent la campagne pour soigner des vaches (j'en ai même épousé un...). 


 

Et si… Et si l’explication était ailleurs 🤔?

 

       Oui pour toutes ces causes amont : le processus de sélection, le syndrome Daktari, la féminisation de la profession. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : toutes ces explications mises bout à bout y sont sûrement pour quelque chose. On peut effectivement choisir de penser que les attentes des étudiants sont aux antipodes de la réalité du terrain et que c'est là la seule raison du délaissement de la pratique.

      Mais si je vous demande de sortir du cadre : "think out of the box" et de voir les choses autrement. Dans l’autre sens : et si c’était les contraintes du terrain qui étaient aux antipodes des attentes des étudiants... Et si l’entreprise vétérinaire n’était tout bonnement plus adaptée au monde d’aujourd’hui ? Et si la majeure partie de l’explication était en aval et non en amont ? 😳

 

      Et oui, le monde est en train de changer et la profession vétérinaire est en pleine mutation. Si les jeunes vétérinaires quittent la pratique, c’est aussi parce qu’elle est trop éloignée de leurs attentes. Ce n’est sûrement pas politiquement correct de dire cela et certains vont sauter au plafond, mais qu’importe, il faut que je le dise : l’entreprise vétérinaire telle qu’elle aujourd’hui n’est plus attractive. Pourquoi ? Parce qu'elle a été pensée pour le passé, pour un monde et une société qui n'existent plus (attention : je ne montre personne du doigt, je pointe seulement un changement de paradigme sociétal). Elle manque d’optimisation, faisant la sourde oreille aux recommandations des jeunes générations qui pourraient pourtant faciliter entre autres son fonctionnement et sa transition digitale. On fait encore les planning de garde sur papier, on griffonne la liste des actes à facturer sur un cahier pour la secrétaire, on ne facilite pas la communication interne grâce à des techniques modernes…  Les conditions de travail, elles non plus, ne sont pas du tout adaptées aux modes de vie d’aujourd’hui. On n’optimise pas l’organisation pour que chacun puisse avoir plus de temps libre, les gardes sont déterminées une semaine seulement à l’avance... Ne me sautez pas à la gorge : il s'agit d'exemples généraux pour illustrer le problème. Bien entendu, toutes les entreprises sont très différentes les unes des autres et il existe des cliniques merveilleuses où les gens sont ravis de venir travailler le matin ❤️.
    Les jeunes vétérinaires recherchent une mission plus qu’un travail, ils veulent compter leur vie en qualité et non plus en quantité. Ils sont en recherche permanente de sens pour ce qu’ils font. Et surtout, ils recherchent des mentors, des leaders charismatiques, plutôt que des chefs. Une anecdote amusante: savez-vous quel est un des posts Facebook qui a fait le plus de vues, de likes, de partages sur ma page VétoJob ? Celui sur l’article intitulée “la satisfaction au travail dépend des compétences du chef”, ce qui montre combien les jeunes vétérinaires (majoritaires sur ma page) sont intéressés à ce type de sujet. Le manque criant de bons leaders capables de manager et de faire grandir cette génération Y de vétérinaires est préoccupante. Elle est aussi due au conflit inter-générationnelle et à la rupture du dialogue entre les générations qui ne parviennent plus à communiquer et à s’enrichir mutuellement.
      On se retrouve donc avec une génération entière de jeunes vétérinaires plein de bonne volonté souhaitant plus que tout investir leur énergie dans une équipe, dans une mission collective, mais dont l'organisation que l'on fait de leur travail les bride, les frustre, finit par les démotiver et par les pousser vers la sortie, écoeurés par un métier qu’ils voulaient bien souvent faire depuis l’enfance. C’est une situation dramatique qui doit absolument nous pousser à réagir!

 

 

Et donc, ils sont où les jeunes vétérinaires?

      Oui parce qu’on adore en faire un faux grand mystère. En faire des titres accrocheurs: “disparitions inquiétantes”, “Mais ils sont où les diplômés ?”. Comme si ces vétérinaires disparaissaient sans laisser de trace. Comme si personne ne savait ce que devenaient ces 20% de “pertes” dont parle le CNOV. Ca n’a rien de mystérieux en fait ! Ils sont en majorité dans les entreprises privées (labos, petfood), ils cherchent de plus en plus en plus à monter des projets entrepreneuriaux, à l’instar de toute leur génération. Pourquoi ? Parce qu’ils sont en quête de l'épanouissement au travail et que beaucoup d’entre eux ne trouvent pas (encore) ce qu’ils cherchent dans les cliniques dont la culture d’entreprise est trop éloignée de leurs idéaux. 
      Et comprenez bien une chose : ils continueront de démissionner de la pratique vétérinaire tant que nous serons incapables de poser le bon diagnostic et de réorganiser le travail de manière à l’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui, à leurs attentes à eux. Car vous l’aurez compris : nous devons à présent adapter nos cliniques aux contraintes imposées par le 21ème siècle et non essayer vainement d’adapter les gens à une vision dépassée de l’entreprise. Ca peut paraître dur dit comme ça mais il faut bien comprendre que non seulement, ça ne dévalorise le travail de personne (et certainement pas de ceux qui ont fondé ces cliniques), mais qu'en plus, ça n'exclut en rien la transmission de nos valeurs vétérinaires entre les générations.

 

 

Du coup, c'est la fin du monde (vétérinaire) 😰?

 

      Bien sûr que non ! On n'est pas là pour se pendre au lustre, on est là pour faire avancer les choses avec énergie et optimisme. Parce que demain, les modèles changeront et c'est à nous de les réinventer. Le métier tel qu'il était pratiqué n’est pas celui que nous pratiquerons. Si le profil moyen du vétérinaire de demain est une femme qui veut travailler en équipe, mieux équilibrer sa vie perso par rapport à sa vie pro, prendre le temps de se former pour développer ses compétences et de surcroît avoir des responsabilités en tant qu'associée (oui, elle en demande beaucoup et elle a raison) : mais très bien ! Trouvons un modèle qui lui convienne ! Rien n'est impossible, rien n'est incompatible! Si la condition pour qu'un(e) vétérinaire fasse de la rurale toute sa vie (ou au moins longtemps) est qu'il optimise mieux son temps de travail, qu'il puisse échanger sur ses cas pour trouver plus de satisfaction intellectuelle à son métier, qu'il ait le temps de faire du sport (ou même de jouer du saxophone si ça lui chante), et bien c'est parfait, trouvons le modèle qui lui corresponde ! Je ne me pose pas en "détentrice de la vérité" et je n'ai pas toutes les solutions mais ce que j'essaie de vous dire, c'est que notre métier, pas plus qu'un autre, ne tient dans une boîte. Il n'appartient qu'à nous de l'en sortir de la manière que nous estimerons être la bonne car personne ne le fera à notre place.

     

    Nous avons tous un rôle à jouer pour retenir ces jeunes vétérinaires et faire aboutir leur potentiel. C'est même plus que ça : nous avons une responsabilité, celle de les aider à aimer de nouveau leur métier, chaque jour un peu plus. Et pour cela, l'émergence de bons leaders en lesquels ils pourront croire est indispensable, ainsi que la création d’une nouvelle culture d’entreprise vétérinaire. 

 

      Confraternellement, amicalement, optimistement,

 

Marine.

 

 

 

"Votre travail va remplir une grande partie de votre vie et la seule manière d'être satisfait, c'est de croire que vous pouvez faire du bon travail. Et le seul moyen de faire du bon travail, c'est d'aimer ce que vous faites.", Steeve Jobs.  

 

A lire aussi:

Et si on essayait l'optimisme?

Plaidoyer pour la génération Y

 

Remerciements: Merci au Dr Fabrice Castanet pour m'avoir gentiment autorisé à utiliser deux de ses dessins. Retrouvez ses illustrations sur son blog et sur le groupe Facebook "Fan de Kastet".

 

 

 

 

 

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