Moi, Marine, renégat de la profession vétérinaire 😌

13 Jun 2017

 

 

    On nous appelle tantôt les “reconvertis”, tantôt les “perdus”, parfois même les “démissionnaires” ou les “renégats”. Nous ? Les vétérinaires non praticiens, ceux qui ne travaillent plus en clientèle. En janvier dernier, dans un éditorial de La Dépêche Vétérinaire, Pierre Buisson (président du SNVEL) évoquait une “perte annuelle de 20% des promotions” en se référant à la publication de l’Atlas démographique de la profession vétérinaire. Cette statistique avait suscité l’émotion et je ne vais pas ici revenir sur son analyse. Je voudrais plutôt parler d’une question qui me taraude : être vétérinaire aujourd’hui, qu’est-ce que ça signifie vraiment ?

 

 

La sacro sainte vocation 😇

      

      Vétérinaire, c’est une vocation. Voir un sacerdoce…

Nous l’avons choisi (nous avons pris une place alors que d’autres n’ont pas eu le concours, rappelons-le), nous avons pris le stéthoscope comme d’autres ont pris le voile 😳. Parfois, quand je discute avec des “profanes”, j’ai vraiment cette impression là. Cela vous fait peut-être sourire mais cela a son importance car nous faisons un métier qui suscite l’admiration (aussi parce qu’il est complètement idéalisé) et pour lequel on nous envie. Le revers de la médaille, c’est qu’on nous considère comme suffisamment chanceux pour nous dénier le droit d’évoluer ou de nous réorienter. Nous faisons un métier que tout le monde aimerait faire en quelque sorte. Par conséquent, nous devrions assumer de l’exercer tout au long de votre vie, sous peine de susciter l’incompréhension autour de nous. Sur ce mode de pensée, qu’il s’agisse du grand public passe encore mais quand il commence à s’agir de confrères, c’est plus difficile à admettre.

      Certains d’entre nous, comme moi, voulaient être vétérinaires depuis leur enfance. Pour nous, il est difficile d’être mis au ban de notre profession sous prétexte que nous ne faisons plus de clinique, surtout lorsque nous nous sentons encore vétérinaires. Pour les autres, ceux qui ont choisi ce métier plus tardivement et pour qui il n’est pas à proprement parler une vocation, il semble encore plus incongru d’être jugé de la sorte.

      Il n’y a rien de plus beau que la vocation et il est merveilleux de faire partie d’un corps de métier dans lequel il y en a de nombreuses. Mais il est aussi tant que nous acceptions que même nous, les vétérinaires, avons le droit à l’évolution et à la progression.

 

Une génération ancrée dans le zapping 📺

      Les jeunes vétérinaires ont des attentes nouvelles : ils ne souhaitent plus forcément effectuer le même métier toute leur vie, ils veulent être libres de saisir les opportunités qui se présentent à eux. Ils ont l’habitude de ce monde en perpétuel mouvement et veulent bouger avec lui. Il est relativement inutile d’ergoter ou d’émettre un jugement de valeur : les faits sont là et il faut compter avec. Il y a vraisemblablement toute une problématique multifactorielle à l’origine d’une démission peut-être accrue des jeunes vétérinaires de l’activité clinique. J’ai notamment parlé dans un précédent article du décalage entre les attentes des vétérinaires et la manière dont leur intégration est effectuée dans les cliniques ainsi que du manque de leviers de motivation mis en place par ces dernières, encore trop peu formées à ces sujets. Mais je suis persuadée que même si toutes les structures vétérinaires étaient au top de l’attractivité pour les jeunes, on observerait tout de même un changement des évolutions de carrière car il est rare aujourd’hui de passer sa vie entière dans la même entreprise.

      Le CVE (Club Vétérinaires et Entreprises) a organisé en décembre dernier une soirée sur la thématique du retour en clientèle après une carrière en entreprise. Il est possible qu’une telle pratique, très marginale jusqu’à présent, émerge à l'avenir. Personnellement, n’ayant pas arrêté la clientèle pas dégoût, je ne m’interdis absolument pas d’y revenir et j’entends de nombreux confrères dire la même chose. Je me dis qu’après avoir travaillé dans des entreprises diverses, découvert d’autres secteurs, observé des méthodes de management différentes, les “renégats” qui décideraient de revenir en clinique pourraient même leur apporter une réelle plus-value sur la partie gestion d’entreprise. 

 

 

Le pouvoir des mots 💣

 

       Vous l’aurez compris, j’attache une grande importance aux mots. C’est pourquoi je vous en prie, arrêtez de nous appeler “perdus”, “renégats” ou “démissionnaires”. Ces noms d’oiseaux sont inexacts et déprimants. Ils laissent entendre qu’il y aurait les vrais vétérinaires, les courageux 💪, et les autres, les loosers 👎. Nous ne sommes pas vraiment “perdus”. Une thèse de 2014 : “La force d’adaptation professionnelle du vétérinaire : images et réalités” (quel titre !), de Jean-Etienne Bergemer (A2013) explique que la plupart des vétos qui ne travaillent plus en clinique gardent une valence en pratique, médecine ou physiologie des animaux dans le métier qu’ils choisissent. C’est pourquoi je n’aime pas non plus le mot “reconversion” et que je reste mal à l’aise avec la dichotomie “vétérinaire praticien” versus “vétérinaire reconverti”. La plupart de ces vétérinaires “perdus” sont bel et bien à des postes où l’un des pré-requis est d’être titulaire du diplôme de vétérinaire, que ce soit dans les laboratoires pharmaceutiques, dans le petfood ou dans la santé publique par exemple. A ce titre, je comprends mal le terme de reconversion. Un vétérinaire qui ouvrirait un restaurant ou qui deviendrait écrivain me semblerait bien entamer une reconversion (et il en existe, comme dans tous les métiers) mais pour les autres, je trouve le terme inapproprié.

      Les mots font mal quand ils sont excluants. Il n’est donc pas possible de les utiliser à mauvais escient pour nous montrer du doigt👇🏻 comme si notre projet professionnel était une erreur de parcours. Pour la plupart d’entre nous, nous sommes encore et serons toujours vétérinaires. Nous créons de la valeur autrement, différemment. Alors quand j’entends de surcroît parler du gâchis financier que nous aurions causé à l’Etat, qui aurait financé nos études coûteuses en pures pertes 💸, je suis attristée. Je serais pourtant ravie de montrer à nos détracteurs en quoi mon travail de vétérinaire en start-up consiste au quotidien et à quel point mon expertise et mes compétences d’ancienne praticienne en équine sont exploitées au quotidien, sous des facettes diverses et variées. Et je suis persuadée que de nombreux confrères et consoeurs, vétérinaires techniques, épidémiologistes, inspecteurs de santé publique ou autres seraient heureux de faire de même. 

      Enfin, les mots divisent. Comment donner au grand public une image forte et valorisante du vétérinaire dans toutes ses fonctions quand nous-mêmes avons des dissensions internes à ce sujet ?

 

 

C'est quoi être vétérinaire en 2017 ? 🤔

 

      Il faut à présent savoir quelle définition nous voulons donner au terme “vétérinaire” et ce que nous voulons en communiquer à la société. Est-ce un clinicien qui soigne les animaux ? Ou est-ce une formation, un diplôme qui englobe des connaissances et des valeurs et qui ouvre sur des métiers multiples ? Je sais quel est le problème qui subsiste derrière cette question. Nous avons une vraie problématique de pénurie de vétérinaires praticiens, qui devient extrêmement pénalisante et préoccupante, surtout en rurale. Peut-on accepter ouvertement de communiquer sur le fait que les études vétérinaires ne mènent pas forcément à la pratique ? N’est-ce pas se tirer une balle dans le pied ? Je ne sais pas, c’est une question ouverte et je pense que l’un des enjeux de l’initiative Vetfuturs France est d’y répondre.

 

      Je voudrais vous raconter deux anecdotes pour étayer la réflexion. Lors d’un brainstrorming Vetfuturs le 2 mai dernier, on nous a demandé de réfléchir individuellement avec des photos à ce que notre métier représentait pour nous. Voilà ce que la restitution collective a donné :

 

      C’est très amusant de constater à quel point il y a peu “d’animal” sur ce mur. Cela nous a tous marqué. Il y a beaucoup de valeurs humaines, de notions de sécurité, de protection, d’environnement. Cela, la société le sait très peu et pourtant, ces aspects du métier ne datent pas d’hier !

      L’autre histoire qui m’a marquée est le débat suscité par la nomination récente d’un vétérinaire dans l’équipe d’anatomopathologie de l’hôpital Henri-Mondor. Au delà des considérations juridiques qui sont probablement tout à fait légitimes et qui concernent les médecins, c’est l’émotion suscitée par cette nomination qui m’interpelle et notamment la réplique cinglante du chef d’unité de l’hôpital : “Dans les hôpitaux, les patients se plaignent de plus en plus d’être traités comme du bétail. Nommer un vétérinaire n’est finalement que la suite logique” qui montre que pour la société, le rôle du vétérinaire est cantonné au soin des animaux. Notre confrère a beau être surdiplômé, avoir un cursus brillant, être expert à Pasteur et n'être amené à croiser aucun patient humain dans l'exercice de ses nouvelles fonctions, l’étiquette “soignant pour animaux” lui porte préjudice dans ce cas précis. Je trouve cela très dommage. Nous avons une formation d’excellence, transversale, qui nous permet de nombreuse formations complémentaires et donc d’accéder à des métiers polyvalents : il me semble important de le valoriser.

      Après, il faut savoir ce que nous voulons vraiment car changer de référentiel pose un certain nombre de questions sur les ajustements du cursus vétérinaire ou sur l'adaptation éventuelle des instances qui nous encadrent. Aujourd’hui, les vétérinaires en exercice sont représentés par l’ODV qui joue un rôle de garant et de conseil dans les domaines éthiques, juridiques ou déontologiques. Mais qu’en est-il pour les autres qui, à l’heure actuelle, ne sont pas obligés de s’inscrire ? Là encore, il s’agit d’une question ouverte.

 

 

  

Pourquoi les renégats sont des maillons indispensables ⛓

     

Il est temps que je vous fasse un petit peu peur👽. Le monde qui arrive est vertigineux. Notre profession est très ancienne et pour l’heure, elle a su s’adapter et traverser les siècles sans encombre. Mais à présent, les choses vont aller beaucoup plus vite. Tellement vite que c’est même difficile à concevoir. Pour nous autres, cliniciens, scientifiques, élites intellectuelles, la période qui s’annonce est peut-être la plus exaltante et enthousiasmante que l’humanité ait jamais connue car l’innovation va densifier nos vies et accélérer l’aventure humaine (et animale qui sait). Mais c’est aussi … ultra terrifiant 😰. Pour garder le contrôle de ce que nous voulons pour notre métier et être à l’aise dans la société qui s’annonce, il nous faut avancer nos pions aux bons endroits sur l'échiquier. Et rien de mieux que des vétérinaires pour comprendre les problématiques propres à la profession et défendre notre cause. C’est pourquoi il est indispensable d’avoir des vétos dans les secteurs comme le numérique et toutes ses subdivisions, l’intelligence artificielle (qui dit-on viendra révolutionner le futur), les biotechnologies etc. Ces “nouveaux métiers” vétérinaires garantissent que nous resterons au coeur de ces sujets et que nous ne nous retrouverons pas en position de les subir. A cela s’ajoute toutes les questions juridiques, éthiques, politiques qui accompagnent les grands changements et sur lesquelles nous devons également être au premier rang. C'est la raison pour laquelle il faut des vétérinaires partout où il est question de santé animale de près ou de loin. Et c'est pourquoi nous autres "renégats" sommes une chance pour la profession, pas un fardeau !     

   

 

      Vous l’aurez compris, même si je compte parmi ceux qui pratiquent ces “nouveaux métiers”, je suis et reste vétérinaire à part entière (je sais encore marcher en canard 🐥, c’est un signe ça non ? 😉). J’ai une admiration sans borne pour mes confrères praticiens, je n’ai renié personne et certainement pas mes pairs et je demande seulement à ce qu’on ne me regarde plus comme une démissionnaire. A bon entendeur...

 

      Confraternellement, amicalement, optimistement,

 

Marine.

 

 

 

“L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous” Jean-Paul Sartre.

 

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