"Véto bouse", pour le meilleur et pour le pire 🐮

29 Jul 2017

      Ce n’est pas un scoop : le monde vétérinaire manque de vétos ruraux ! Les campagnes se désertifient, le mitage territorial s’accentue, la crise agricole persiste et les contraintes du métier rebutent les jeunes générations 😰. Conséquences préoccupantes : les vocations se raréfient et le métier connaît des heures sombres. Pourtant, des vétérinaires prennent la relève et parviennent à s’épanouir pleinement dans leur job.

      Je ne me sentais pas légitime pour vous parler d’un métier que je connais finalement peu. Alors j’ai eu une idée. Je partage ma vie avec Guillaume Fournaise, un “véto bouse” comme disent ses amis d’Ecole (des "canins” 🐩 bien sûr 😋). Il relit tous mes posts avant leur publication, les critique, les challenge. Il n’est pas toujours d’accord avec moi. Et nous passons un certain temps à refaire le monde (vétérinaire) au dîner. Je le tiens mon candidat !

      Bon, il a trouvé l’idée saugrenue au début (il faut dire qu’il déteste parler de lui) et il m’a fallu pas mal de temps pour le convaincre. Mais je suis du genre tenace. Profitant d’une accalmie pendant les vacances estivales ☀️, il a fini par se décider. Le principe est simple : une interview #️⃣. Je lui donne un sujet, il en parle, je note…

 

 

#TkiToi ?

       Je suis véto, mixte pour être exact. Je fais environ 70% de rurale. Quand j’étais petit, je ne voulais pas être vétérinaire. Je voulais devenir agriculteur 🌾, comme mes deux grand-pères. C’est au collège que j’ai commencé à y penser. Il faut dire que mon père est vétérinaire et que je passais pas mal de temps avec lui. J’ai donc découvert le métier très jeune. A la fin du lycée, je me suis orienté vers une classe préparatoire qui m’a conduit à Alfort dont je suis sorti en 2013. J’ai d’abord travaillé avec une équipe sympa dans la Somme. Ca n’a pas été facile d’arriver dans une région où je ne connaissais personne alors que je sortais de la vie de campus alforienne. J’ai alors mesuré l’importance de tomber sur des patrons et des collègues bienveillants qui m’ont complètement intégré à leur équipe. Puis, deux ans plus tard, je suis revenu dans ma région natale en Champagne 🥂  pour travailler comme salarié dans la clinique de mon père. Je me suis associé il y a un an. Ca peut paraître étonnant de vouloir travailler dans la clinique familiale mais en fait, c’est un choix qui n’était pas prémédité et qui s’est fait au fur et à mesure. La Champagne me manquait, j’aimais la manière de travailler et l’ambiance de la clinique et je savais que je pourrais y apporter ma contribution. C’est une structure “à taille humaine” (nous sommes 4 vétérinaires et 4 secrétaires et ASV) où tout le monde fait de son mieux pour bien bosser.

 

      Ce qui me fait me lever le matin, c’est d’abord la diversité du boulot. On ne peut jamais se dire “j’ai tout vu” (ou alors, c’est que je suis encore trop jeune 😉). C’est du vivant, il y aura toujours des cas où il faudra chercher et se démener pour essayer de trouver tout ou partie de la réponse. J’aime ce sentiment de satisfaction quand je mets le dernier point sur une césarienne : le défi est relevé, le devoir accompli et je peux passer à autre chose. C’est aussi un travail plein d’humanité : on va chez les gens, on discute avec eux, on évoque les joies et les difficultés. On rentre presque dans leur intimité. Parfois même, on fait équipe le temps d’une intervention. Quant à l’imprévu, ça ne m’a jamais dérangé : on ne sait jamais sur quoi on va tomber, ni quand… Et ça me plaît !

 

 

#TonPèreCeHéros😉

       C’est vrai, j’ai de l’admiration pour mon père. Son assiduité au travail, son énergie et la persévérance dont il a toujours fait preuve sont autant de qualités que je lui reconnais. Récemment, j’ai vu le film “Médecin de campagne” de Thomas Lilti avec François Cluzet et certaines situations m’ont fait penser au boulot de “vétérinaire de campagne” tel qu'a pu le vivre mon père. L’investissement personnel, le côté sacerdoce 🙏. J’ai du respect pour ça. Je me souviens que quand mon père était seul patron, on ne partait jamais loin en vacances et il nous est déjà arrivé de devoir rentrer en urgences. Au moins, je ne me suis jamais fait d’illusion sur le métier, je connaissais ses contraintes. Aujourd’hui, les gens ne veulent plus vivre comme ça, en donnant autant à leur métier. C’est un fait qu’il est à mon avis inutile de déplorer avec nostalgie. Ce sont plutôt des valeurs dont il faut s’inspirer pour penser notre métier au présent. J’ai vu mon père tout faire au fil du temps pour diminuer la pression qu’il avait sur les épaules et essayer d’avoir une vie plus sereine. Il s’est associé, il a pris un salarié supplémentaire... Quant à moi, aujourd'hui, je n’ai aucune honte à dire que je souhaite une vie professionnelle plus équilibrée que ce qu’il a pu vivre.

      L’avoir vu travailler a porté la réflexion que j’ai sur mon métier, et c’est encore le cas aujourd’hui. Il est plus qu’un simple collaborateur, il est quelqu’un sur qui je peux compter et de qui je peux apprendre. C’est un vrai stimulant dans le travail ! Plusieurs fois en stage, lorsque j’étais étudiant, j’écoutais des vétos me parler de leur ancien patron retraité, l’oeil brillant. Ils étaient admiratifs et fiers d’avoir appris avec ce gars là, même si ce dernier ne leur avait pas toujours fait de cadeau. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les choses ont changé. On entend des vétos dire “je ne voudrais surtout pas avoir la même vie que mon patron.” Le référentiel n’est plus le même car la société connaît des restructurations profondes. De plus, les cliniques grossissent et il est de plus en plus difficile de s’identifier à une seule personne. Mais je pense qu’il est urgent 🚨 de restaurer ce lien de mentorat en accompagnant les nouveaux salariés mais aussi les étudiants lors des stages tutorés. Il faut leur donner envie, leur transmettre “la fibre”, les guider. C’est à mon sens une condition nécessaire à la survie de notre métier.

 

#CétaitMieuxAvant

       C’est une phrase qu’on entend régulièrement et qu’on lit parfois sur les réseaux sociaux. De tout temps, je pense qu’on a dit “c’était mieux avant”. Pour moi, ce n'est pas très constructif et l’important, c’est que ce soit bien maintenant ! Et pour ça, il faut mettre les mains dans le cambouis et prendre la mesure des enjeux qui s’annoncent. Si je devais lister les défis à relever 🏆 pour le véto rural, voilà ce que je mettrais :

      #1 Asseoir à nouveau la valeur de notre expertise et de notre travail. Rester présent dans les élevages est un enjeu à l’heure où la nouvelle génération d’éleveurs aspire à de plus en plus d’autonomie et par la même occasion, à s’affranchir du vétérinaire.

    #2 Prendre le tournant du numérique. Les éleveurs sont de plus en plus concernés par la question et nous n’avons pas d’autre choix que de suivre ! Je suis convaincu que l’innovation peut faciliter notre travail au quotidien et les jeunes générations me semblent être un atout de taille 👊 sur cette question.

     #3 Prendre à bras le corps le phénomène de société actuel qui consiste à dénigrer l’élevage français. Il faut travailler main dans la main avec les éleveurs pour favoriser le bien-être animal et redorer l’image de notre élevage.

     #4 Améliorer l’attractivité employeur et le management dans nos cliniques. C’est un sujet épineux pour nous car c’est une chose à laquelle nous n’avons pas été formé. Comme de nombreux confrères, mes associés et moi avons du mal à recruter : nous recevons peu de candidatures adaptés et la balle est toujours dans le camp des candidats qui ont le choix entre de nombreuses offres. Il me semble qu’en la matière, nous les vétérinaires ruraux avons des efforts à faire, non seulement pour recruter mais aussi et surtout pour donner envie à nos salariés de rester. Se former à des méthodes managériales modernes me semble aujourd’hui essentiel et comme beaucoup d’entre nous, je me demande souvent par où commencer.

      #5 Apprendre à mieux communiquer 📢. Là non plus, je ne trouve pas ça simple. C’est valable pour la communication auprès de nos clients mais aussi pour la communication au sein de l’équipe soignante. Il faut se méfier des grandes généralités générationnelles mais j’ai l’impression que les jeunes vétos ont parfois du mal à communiquer avec les clients, devenus de plus en plus exigeants. Par contre, ils ont une soif intense de travail en équipe et d’échanges productifs. Quant aux vétos plus âgés, je trouve qu’ils ont une capacité extraordinaire à tisser des liens solides et sur le long-terme avec leur clientèle mais qu’ils ont parfois du mal à mettre en place un vrai dialogue constructif avec leur équipe. Une transmission des uns aux autres devrait être possible car les deux aspects sont importants.

      Tout ceci est plus facile à dire qu'à faire, je suis le premier à avoir des progrès à faire dans ces domaines 🤓.

 

 

#LibertéOuServitude ?

 

      S’il faut choisir, je n’hésite pas : c’est avant tout un métier de liberté ! Nous sommes libres dans notre manière de travailler, dans le choix des examens complémentaires et dans la mise en oeuvre du traitement 💉. Compte tenu de l’offre et de la demande, nous pouvons bosser partout en France et même à l’étranger car notre diplôme est reconnu pour sa valeur. Et puis, quand je pense à tous les gens enfermés dans leur bureau toute la journée, le nez collé à leur ordinateur 💻, le cerveau vissé à leur boîte mail 📧, stressés par les objectifs imposés par leur manager, je me dis que me balader en voiture chez les clients, tranquillement en écoutant la radio, c’est une forme de liberté qu'il faut savoir apprécier. Notre métier, c’est du brut, du concret, du vrai quoi ! J’aime cette ancrage dans la réalité.

      Maintenant, il y a aussi des contraintes, comme dans tout métier. La plus importante de toute reste les gardes. Chacun doit savoir où il place le curseur parce que la ligne rouge 🔴 à ne pas dépasser, c’est de devenir l’esclave 🔗 de son travail. Et chacun a ses propres limites. C’est pour ça qu’en discuter avec ses salariés pour savoir comment ils se positionnent est important. S’ils se trouvent en permanence dans une zone d’inconfort, ils finiront par partir et le temps investi à les former aura été inutile.

      Vétérinaire, c’est aussi un métier de valeurs et ça me semble important de le dire. Nous sommes un corps de métier et nous partageons des valeurs fortes comme le respect du vivant, l’amour 💙 de l’animal, l’esprit d’entraide, la confraternité et bien d’autres encore. C’est essentiel et nous ne devons pas l’oublier.

 

 

#LesVachesVêlerontToujousLaNuit

 

       C’est quoi ça ? Un adage ? Si c’est pour dire que les gardes de nuit font partie intégrante du métier de véto rural, je suis d’accord ! Mais ça sonne un peu trop fataliste à mon goût. Comme si les gardes étaient une punition alors qu’il y a sûrement des moyens de les rendre moins pesantes.

      Parfois, je me dis qu’il faut redonner du sens à cette contrainte de notre métier et rappeler son utilité. Il s’agit d’une continuité de service pour nos éleveurs, service dont ils ont besoin et pour lequel ils sont reconnaissants. Et ne l’oublions pas, ce service fidélise notre clientèle et fait tourner la boutique 💰 ! Ensuite, il me semble qu’il faut correctement rémunérer les gardes et astreintes. Comment voulez-vous motiver un salarié à se lever la nuit si ses heures sont payés au lance-pierre ? Rester très flexible et prendre le temps d’arranger tout le monde au lieu d’imposer les créneaux est aussi, à mon avis, un moyen de permettre aux vétos de mieux vivre avec leurs gardes. Certes, ça demande d’être organisé et d’y passer du temps mais ce qu’il faut voir, c’est que c’est du temps en moins à gérer l’insatisfaction de ses collaborateurs si on a empêché l’un d’aller au mariage de sa cousine 👰 ou l’autre à l’anniversaire de son meilleur ami 🎂. Le mieux est sûrement de faire les planning longtemps à l’avance, pourquoi pas avec un outil numérique pratique et collaboratif qui permettent à tout le monde de bien suivre le planning. Une garde, c’est déjà un niveau maximum d’incertitude, autant donc ne pas surenchérir. Je me dis aussi que plus il y a un esprit d’équipe fort dans une clinique et plus ça permet de se soutenir, d’être souple et d’échanger des créneaux si besoin.

      En bref, plus on optimise l’organisation en gommant au maximum les petits désagréments collatéraux et plus on en diminue le seuil de contrainte. Si le système est juste, organisé et que l’ambiance de travail est bonne 🎉, ça reste des gardes mais la pilule passe mieux.

 

 

#CoolToBeTheBoss ?

       Personnellement, je n’ai jamais imaginé être véto sans m’associer un jour. J’avais envie d’être chef d’entreprise, de prendre des décisions, d’avoir des responsabilités et oserais-je le dire, de mieux gagner ma vie. Pour moi, c’était une évidence et je ne regrette pas une seconde de m’être lancé dans l’aventure. Il y a comme un supplément d’âme au travail quotidien quand on le fait pour sa propre entreprise. M’ancrer ⚓️ dans une région n’a jamais non plus été une source d’inquiétude. Je sais que ce qui est évident pour moi ne l’est pas pour tout le monde et je n’aime pas entendre que ma génération manque d’ambition parce qu’elle choisit de plus en plus la voie du salariat. Il faut faire selon ses besoins et selon son envie. C’est pour moi une question de choix de vie. Il est parfaitement inutile d’arriver à l’écoeurement 🤢 de son travail en fin de carrière pour la seule raison qu’on nous a mis dans la tête que le modèle du vétérinaire par excellence, c’était l’association. Être patron exige un vrai investissement. J’en ai pris toute la mesure lorsque je me suis associé. Il faut avoir conscience de toutes ces choses invisibles que font les associés après les visites et les consultations : les recrutements, les problèmes de matos, les impayés... Et surtout la gestion terriblement complexe de l’humain, au sein de l’équipe comme de la clientèle. Il faut avoir envie de tout ça, sinon on ne peut à mon avis ni bien le vivre, ni bien le faire.

 

 

#FightForFuture

 

      Il n’y a pas de job parfait. Nulle part et pour personne. Et nous avons vite fait de nous plaindre et d’oublier combien nous avons de la chance de faire ce métier. Si j’ai un conseil à donner aux jeunes vétos qui débutent, c’est de trouver une équipe dont vous partagez les valeurs. Ce n’est pas grave s’il vous faut faire plusieurs cliniques avant de trouver la bonne car chacune de vos expériences vous enrichira. Et si vous ne trouvez pas le cadre qui vous corresponde, que vous avez l’envie et l’énergie, vous pouvez toujours créer Votre structure, à votre sauce. C’est à nous seuls de penser la clinique et la médecine de demain 💪.

      Je concède un défaut à ma génération, celui de se décourager un peu trop vite. Je ne pense pas qu’il faille chercher à tout prix le job parfait ni toujours croire que l’herbe est plus verte ailleurs. Le job qui vous va bien, c’est aussi celui que vous allez construire, petit à petit, pierre après pierre. C’est long, parfois compliqué et vous aurez besoin de persévérance. Mais il ne faut jamais oublier que les vétérinaires des générations précédentes ont eux aussi eu des périodes difficiles et des moments de doute. C’est notre tour à présent et pas plus qu’eux, nous n’avons pas le droit de baisser les bras. Il faut se battre 🥊 pour ce qu’on veut !

 

 

#AnythingElse ?

 

      Notre boulot est un métier d’avenir, je n’ai aucun doute sur la question ! Nous n’allons pas disparaître : les animaux, les clients, la société ont trop besoin de nous ! Mais il nous faut prendre la mesure des enjeux actuels. Être visionnaires 👀, regarder plus loin que dans les cinq années à venir, rester soudés. Il ne faut pas oublier de nous diversifier : dans les animaux, les offres, les services. Il faut nous ouvrir à la transition numérique et à tous les changements qui arrivent pour rester compétitifs.

      Je n’irai pas jusqu’à vous dire que c'est le plus beau métier du monde 🎻😂 mais à mes yeux, ça l’est tout de même un peu !

 

Propos du Dr Guillaume Fournaise, recueillis et mis en forme par Marine Slove.

 

Fable d'un célèbre champenois 🍾 :

Le Laboureur et ses Enfants

 

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents.
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’Oût.
Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.
Le père mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer avant sa mort
Que le travail est un trésor.

 

Jean de La Fontaine
 

 

 

 

 

 

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